C’est con, au moment où on en avait besoin

Western. Le village poussiéreux est assiégé par une bande de malfaiteurs sauvages assoiffés de sang et sexuellement très frustrés. Un justicier solitaire à la barbe de trois jours et aux d’azur fait briller ses revolvers dans leur direction.

Habituellement, les citoyennes et citoyens du village consacrent une partie importante de leur temps à s’affronter sur de nombreux sujets. Le croquemort s’oppose avec virulence à une législation sur les armes à feu, le médecin du village et le tenancier du saloon débattent de la question des cours de prévention contre les dépendances à l’école, le barbier se dispute régulièrement avec le même médecin à propos du prix auquel il lui loue ses rasoirs pour des opérations, le propriétaire de la mine demande des subventions pour encourager le travail des enfants, le pasteur et les dames patronnesses se sont fâchés à la suite d’un débat sur le droit de vote des femmes, l’éleveur et le maraîcher en viennent régulièrement aux mains pour des questions de pâture. Il ne s’agit pas de simples conflits de voisinages, mais de réels enjeux de société qui les divisent. Cependant, aujourd’hui, ils font front pour la survie de ce qu’ils ont en commun. Ensemble, ils ont compris que leurs destinées étaient liées : ils ont alors mandaté un justicier solitaire à la barbe de trois jours et aux yeux d’azur pour se charger de la défense du pueblo. Grâce à lui, à sa fine gâchette et à son sens de la stratégie, la petite bourgade a de grandes chances de vaincre les malfaiteurs. Elle pourra ensuite tranquillement reprendre ses conflits habituels. Fin du flashback.

 

Les villageois observent les bandits brutaux et velus de l’autre côté des barricades. L’assaut est imminent, ils sont mal armés et peu formés au combat. Mais le justicier solitaire à la barbe de trois jours et aux yeux d’azur leur a donné une mission réaliste : ils devront simplement le couvrir pendant qu’il décimera la bande de malfaiteurs assoiffés de sang et sexuellement très frustrés. Et où est-il justement le fameux justicier ? Le voilà qui court une nouvelle fois vers le cabanon au fond du village, le Levis 501 ajusté à ses petites fesses est déjà déboutonné. Il a dû mal digérer la cuisine locale – fine gâchette à l’estomac fragile. Il n’a pas dormi de la nuit, il est en sueur, accroupi une énième fois. L’assaut est donné par la horde à la libido bientôt libérée, des coups de feus résonnent, tandis que les yeux azur du justicier solitaire contemplent pathétiquement les planches pourries du cabanon des toilettes.

C’est con, on avait justement besoin de lui.

C’est peu dire que nous autres, êtres humains de plus en plus interdépendants, sommes confrontés à un certain nombre de défis : guerres meurtrières, tensions dans les relations internationales, modèle de développement absolument insoutenable, inégalités économiques vertigineuses, mouvements migratoires massifs découlant des problèmes précédents (avec les enjeux humanitaires et politiques que cela implique). Ce ne sont pas des problèmes mineurs, leurs conséquences sont déjà dramatiques et elles risquent d’empirer si l’on n’agit pas très rapidement.

Sauf que, plus les évènements avancent, moins on a l’impression d’être en mesure de répondre à ces défis. Les crises que je viens de lister se déroulent dans un climat de confusion, de division, voire de violence, à tous les niveaux, aussi bien au sein des États que dans les relations internationales. Le succès croissant des mouvements identitaires violents, qui est sans doute une conséquence de ce nœud de tensions, contribue en même temps à péjorer la situation. En fait, nous sommes toutes et tous sur le même bateau, nous le savons, mais nous n’agissons pas en fonction, perdus que nous sommes dans le chaos et pris par des urgences locales. Comme si nous nous attelions à vider l’eau de la cale dans nos coins respectifs, au lieu de nous attaquer ensemble à la fuite.

 Or, nous ne pourrons donner des réponses adaptées à nos défis communs que de façon collective, coordonnée et intelligente. De par notre interdépendance, nous sommes obligés d’agir ensemble et cela demande que les différents acteurs se fassent confiance. Nous devrons de toute façon faire des choix, ce qui peut impliquer à court terme que la plupart des groupes fassent des concessions dans le sens de l’intérêt général (je parle bien de « concessions » et non pas de « sacrifier ses besoins les plus élémentaires »). Et il est justement très difficile de lâcher quoi que ce soit, lorsque l’on n’a aucune confiance en la partie adverse. Les acteurs ont souvent tendance à croire que le moindre pouce de terrain cédé les mènera à la défaite. Ensuite, plus les enjeux sont importants (nous savons à quel point ils le sont) plus il est nécessaire de garder la tête à peu près froide, ce qu’un climat de défiance permanente rend difficile. Les solutions ne peuvent donc émerger que dans un cadre qui offre suffisamment de sécurité et de confiance pour permettre aux conflits de s’exprimer de façon non-violente. A cet effet, il est nécessaire de disposer d’un ensemble de normes et valeurs communes.

Au niveau international, la situation est caractérisée par un entremêlement de guerres chaudes et froides qui laisse envisager une péjoration de la situation. C’est peu dire qu’on est très loin d’un cadre de sécurité et confiance avec des normes et valeurs communes, d’autant plus que la légitimation de guerres pour les intérêts de pays occidentaux au nom des droits humains a fortement contribué à la situation actuelle. Le détournement de principes humanistes par des objectifs de realpolitik est non seulement immoral, mais aussi stratégiquement dangereux sur le long terme, comme nous le démontre la situation au Proche Orient.

Ce chaos international n’est pas sans rapport avec le climat de confusion, division et violence qui règne au sein des sociétés. Les analystes des relations internationales connaissent bien l’impact des enjeux de politique intérieure sur la diplomatie. Et, inversement d’ailleurs, les crises internationales se répercutent souvent sur les opinions publiques.

Pour agir efficacement, agissons sur ce que nous pouvons faire. En tant que simple citoyen, je peux voter et tenter de convaincre mon voisin. C’est déjà ça, mais cela me limite à une action de lobbying interne à ma société. Agissons en fonction. L’idée que nous défendons ici est que, pour des raisons de faisabilité, nous, humanistes, devons en premier lieu tenter de régénérer la paix sociale au sein des États. Cela n’exclut naturellement pas de lutter en parallèle pour des enjeux de solidarité internationale. Mais nous n’aurons pas de chances réelles de l’emporter sur ces terrains, tant que nos sociétés seront dans un processus de péjoration des rapports de confiance.

La confiance qui permet la prise en compte des besoins d’autrui (personnes, groupes ou nations), la sérénité nécessaire à une pensée rationnelle et universaliste, ne peuvent s’épanouir que dans un espace public sûr, et donc pacifié. Autrement dit, notre première priorité est de faire front commun pour le maintien et même le rétablissement des valeurs liées à la démocratie libérale : l’État de droit, l’égalité devant la loi, le bien commun, la liberté d’information, la lutte contre l’arbitraire, etc.

On a pris l’habitude de porter un regard critique sur le discours politique démocratique et libéral. Il est vrai que l’on a tendance à confondre libéralisme et néolibéralisme, alors qu’en fait l’extrême-violence liée aux politiques néolibérales est absolument incompatible avec les valeurs libérales. Ce discours politique est rarement appliqué de façon cohérente par ses auteurs et il a aussi trop souvent été détourné à des fins néocoloniales ou de realpolitik. Enfin, malgré l’universalisme qu’il affiche, il a été écrit par des Occidentaux dans un langage culturellement et historiquement connoté (individualisme, laïcité, etc.). Ces critiques sont justes. Cependant, aucune d’entre elles ne remet en cause fondamentalement notre dessein de renforcer nos démocraties libérales. Les incohérences entre le discours et la pratique nous incitent au contraire à nous montrer plus cohérents. Ensuite, ces valeurs sont culturellement inscrites au sein de nos sociétés et c’est en l’occurrence là que nous cherchons à agir en premier lieu. D’ailleurs, c’est surtout en termes de langage que les valeurs démocratiques et libérales peuvent paraître ethnocentriques : la volonté de protéger les membres d’un groupe contre la violence ou des excès de domination, la volonté de renforcer le pouvoir des personnes (individus ou groupes), l’appel à la tolérance, ces préoccupations existent dans la plupart des cultures.

Notre priorité humaniste doit donc être la réaffirmation des valeurs et du cadre de la démocratie libérale au sein de nos sociétés.

Ce n’est pas une fin en soi. Personnellement, j’ai d’autres rêves et projets qui vont bien plus loin. Mais je n’ai aucune chance de convaincre sur ces sujets dans un terrain violent, au sein d’une société violente et divisée. J’ai besoin du cadre de la démocratie libérale pour mener les combats qui m’importent, de la même façon que les habitants du village Far West doivent pouvoir vivre dans un village à peu près sûr et pacifié pour pouvoir régler leurs conflits. Ces enjeux apparaissent bien secondaires lorsque l’ensemble de la société est menacé. L’erreur du village en l’occurrence, c’est de compter sur une seule personne plutôt que sur la force collective. Mais, à cette différence près, notre problème est le même : nous avons besoin de la démocratie libérale – avec tous ses défauts – et elle est malade au point de ne bientôt plus pouvoir remplir sa mission. Nous devons la rétablir en priorité.

YP

Une clé pour gagner

Notre échec à concurrencer les discours néolibéraux et identitaristes au sein de la population nous invite à remettre en question notre propre tendance au clanisme et à communiquer de façon plus claire, comme nous l’avons vu sur les deux derniers posts. Nous partons de l’idée que le succès de ces courants n’est pas lié à la méchanceté fondamentale de leurs adhérentes et adhérents, mais s’explique surtout par leur monopole de l’espace public et par l’absence d’un discours humaniste prenant en compte les besoins et représentations de larges pans des populations. Peut-être que nous sommes limités par notre grande tradition de pensée et toutes les étiquettes dont elle a pu être porteuse, peut-être que nos tergiversations nous ont fait oublier les raisons premières de notre engagement.

En fait, ce que nous défendons n’est pas si compliqué.

En tenant compte de la réalité des rapports de force et des moyens à disposition, toute action politique devrait être orientée par les principes suivants :

  • Les êtres humains sont fondamentalement égaux en dignité et en droit.
  • Chaque personne doit pouvoir être protégée de la violence commise par autrui.
  • Il faut limiter le pouvoir de dominer autrui, qu’il s’agisse de la domination par un groupe ou une personne.
  • Les personnes et les groupes doivent avoir du pouvoir d’agir sur leur propre réalité en tenant compte du droit égal accordé aux autres personnes et groupes.

Ces idées ne sont absolument pas nouvelles et c’est justement ce qui fait leur force, car elles résonnent positivement chez la plupart des personnes. Lors d’un débat, les arguments que nous employons sont souvent peu efficaces, ils font référence à des concepts et valeurs qui ne résonnent qu’au sein de notre petit clan. Au contraire, ce que nous énonçons ci-dessus est admis par une grande majorité d’individus.

Les principes d’égalité humaine et de refus de la violence nous permettent de contrer de façon claire le discours identitariste. Lutter contre la criminalité étrangère ? Bien sûr, dans le cadre de la lutte contre toute criminalité, nous devons aussi lutter contre celle qui est l’œuvre d’étrangers. Mais le problème principal, c’est la violence, pas l’origine de son auteur.

Lutter contre les abus dans le droit d’asile ? Bien sûr, si un requérant d’asile ne respecte pas la loi ou commet un quelconque abus mineur, il faut réagir et le sanctionner de façon proportionnée. Il faut aussi réagir contre les abus graves dans le droit d’asile : si l’on sanctionne un peu quelqu’un qui ment sur les raisons de sa migration (la faim ou l’absence de perspective plutôt que la persécution), il faut aussi cesser immédiatement de se réfugier derrière la loi, des procédures ou des statistiques pour abandonner des personnes en danger. Mentir pour obtenir un permis de séjour, c’est un abus, laisser quelqu’un mourir, c’est un crime.

En fait, chaque personne doit être protégée de toute violence, que ce soit celle d’être dépouillé de son bien, exploitée au travail, privée de son emploi, agressée dans la rue, violentée, tuée, torturée ou en situation d’esclavage. Le degré de gravité est certes extrêmement variable, tous les actes violents ne peuvent pas être placés sur un pied d’égalité. Et il est parfois nécessaire, dans des cas extrêmes, d’avoir recours à une moindre violence pour en empêcher une pire ; priver de liberté un tueur en série, par exemple. En revanche, à l’exception de ce genre de cas extrêmes, la violence des autres ne justifie jamais que nous commettions nous-même de la violence par vengeance. Un attentat commis par un petit groupe de terroristes cachés en Afghanistan ne peut en aucun cas mener à l’invasion de ce pays ; un crime commis par un étranger ne peut pas être un prétexte à discriminer des pans entiers de population ; la xénophobie des uns n’autorise pas le mépris de classe des autres.

Autre exemple d’utilisation des principes humanistes : nous souhaitons faire reculer la toute-puissance des entreprises transnationales. Traditionnellement, nous menons ce combat à grand renfort de discours sur les dynamiques inhérentes au capital financier ou en nous attaquant au patronat au sens large. Nous diffusons ces idées sur des tracts distribués dans les universités et les syndicats. Nous manifestons, entre nous, à grand renfort des drapeaux partisans et de slogans savamment inspirés. Et nous sommes tellement habitués à cette façon de faire que nous ne nous attendons même plus à remporter des victoires. Finalement, ces coutumes, si elles sont rassurantes, ne nous permettent pas de nous adresser au grand public. Seules des ONG comme Public Eye s’adressent de façon plus pragmatique à l’entier de la population.

Essayons plutôt de communiquer sur ce point à l’aide des quatre grands principes. Refusons la violence des multinationales : maltraitance des employés et pollution dans les pays producteurs, disparition d’emplois industriels chez nous. Ne laissons pas des États démocratiques se faire dominer par des groupes contrôlés par un tout petit nombre de personnes. Reprenons collectivement le pouvoir contre la dictature de ces petits groupes. Nous ne sommes pas opposés au marché, ni au libéralisme. Au contraire, en suivant les valeurs libérales, nous refusons que la majorité des individus soit dominée par une petite minorité. Nous ne luttons pas contre les personnes qui dirigent et possèdent les multinationales, mais contre la violence qu’ils ont la liberté de commettre. Nous souhaitons renforcer le pouvoir des individus et des peuples contre celui de groupuscules puissants.

Ces principes ne sont pas novateurs. Ils sont même si évidents que l’on oublie trop souvent de les rappeler dans le discours public, ce qui permet aux théories violentes et déshumanisantes d’occuper le terrain médiatico-politique. Il s’agit pourtant des fondements de notre « vivre-ensemble » et de la raison d’être de la plupart des collectivités humaines. Face aux discours dominants, nous devons impérativement rappeler ces idées qui font encore consensus et rappeler également à quel point ils protègent tout le monde (pas seulement des minorités).

Je pense que nous pouvons mettre d’accord de nombreuses personnes sur ces aspects. Le reste est surtout une question d’interprétation, mais les principes que nous venons d’énoncer nous offrent des moyens évidents pour contrer les discours extrémistes néolibéraux et identitaristes.

Cela ne sera pas facile : ces deux courants ont eux-mêmes mis du temps (et beaucoup d’argent) à monopoliser l’espace symbolique. Pour l’emporter, nous devons marteler ces idées simples de façon continue. N’ayons pas peur de les répéter et ne craignons non plus les accusations de simplisme, voire de naïveté. Oui, ces principes sont basiques: c’est ce qui fait leur force dans la confusion qui règne actuellement. Cependant, il ne suffit pas de tenir un discours pour l’emporter : afin qu’il soit entendu, nous devons être cohérents et sortir de notre propre clanisme : autrement dit, aller à la rencontre de l’autre et nous garder du mépris.

 YP

À contre-courantS

Comment gagner au jeu si l’adversaire a toutes les bonnes cartes en main ? On a beau être un excellent stratège, lutter de façon acharnée, il est difficile de l’emporter si la partie est jouée dès le départ. La seule façon de reprendre l’avantage dans de telles circonstances passe, si c’est possible, par une redistribution des cartes.

A l’heure actuelle, il est clair que nous n’avons pas l’avantage, comme en témoignent toutes nos défaites électorales. Le succès, croissant depuis les années 1980, de deux courants violents, le néolibéralisme extrémiste et le clanisme identitaire fait qu’il n’est plus possible de parler de la chose publique sans tenir compte des thèmes et façons de voir qu’ils nous ont imposés. Ce sont eux qui disposent des bonnes cartes et ils ont un avantage dans la plupart des domaines. D’une certaine façon, cela signifie qu’ils ont le choix du terrain.

Bien qu’apparemment distincts, ces deux courants sont en réalité assez proches. Leurs ténors se confondent d’ailleurs souvent, même s’ils prétendent s’opposer. Dans tous les cas, leurs doctrines ont en commun leur approche déshumanisante de « l’autre » et leur façon d’encourager des relations ultra-violentes entre les personnes. Leur perception négative des comportements peut bien sûr se justifier par de nombreux exemples tirés de la réalité. Nul ne niera que les individus et les groupes sont capables de violence et d’égoïsme. Sauf que les courants dont nous parlons semblent ne considérer que ces traits négatifs de notre humanité. « L’autre » est réduit à ses pires comportements – souvent dans la dénégation de nos propres tendances à mal agir.

Pire, ces idéologies partent du principe que l’existence de comportements répréhensibles chez d’autres personnes justifie la systématisation de la violence et de l’égoïsme comme modèle politique. Des individus se montrent parfois violents ? Soyons nous-mêmes ultra-violents (mais ce n’est pas de notre faute) ! La compétition économique crée des inégalités ? Rangeons-nous immédiatement du bon côté de la barrière des inégalités et encourageons ces dernières ! Il y a un aveu de faiblesse très clair qui réunit le néolibéralisme extrémiste et le clanisme identitaire : face à la violence du monde, soyons plus forts et plus violents. Et la légitimation de cette brutalité passe par la déshumanisation de « l’autre » qui se réduit dès lors à ses défauts, à sa dangerosité ou à son utilité (ou inutilité) productive.

Par ailleurs, le succès de ces deux idéologies génère un cercle vicieux. Le néolibéralisme sauvage augmente les inégalités, rompt les systèmes de solidarité, confisque le débat autour des politiques économiques, augmente l’insécurité physique et économique. Face au chaos ainsi généré, les leaders identitaristes réclament des politiques activement centrées sur la division : nations contre nations, individus contre individus au sein de la nation (les chômeurs et les infirmes sont rarement épargnés). En somme, malgré le nationalisme qu’ils revendiquent, les identitaristes rejettent la plupart des interventions de la collectivité, sauf si elles sont répressives, ce qui revient à demander une application concrète des revendications néolibérales : baisse d’impôts, attaques contre les assurances sociales, privatisations.

Il n’est malheureusement pas nécessaire d’être doté de capacités divinatoires surnaturelles pour imaginer les conséquences de ce cercle vicieux sur la démocratie et sur notre capacité à régler collectivement les enjeux planétaires (économiques, écologiques, migratoires, stratégiques). Il y a ainsi urgence à proposer une alternative au monopole de ces discours dangereux et les ramener dans la marge. Reprendre l’avantage implique une redistribution de cartes. Autrement dit, il ne s’agit pas simplement de poursuivre le combat de la même façon qu’avant, mais de repenser le jeu dans son ensemble. A cet effet, pourquoi ne pas laisser de côté quelques instants nos pensées les plus automatiques ?

Le sentiment de répulsion que génèrent en nous ces deux idéologies et leurs conséquences nous conduit trop souvent au mépris, voire à la haine à l’égard des personnes qui y adhèrent. Or, si l’on envisage la question sous l’angle du clanisme, une telle attitude de rejet se révèle moralement injuste, stratégiquement fausse et carrément dangereuse car nous tombons nous-mêmes dans le piège de la déshumanisation. Partons donc du principe que gens qui adhèrent aux thèses extrémistes néolibérales et claniques identitaires ne sont pas a priori tous plus méchants que nous. Admettons que, comme nous, la plupart de ces personnes ont un sens de la justice, souhaitent le bien de leurs proches, sont capables de générosité et peuvent se montrer sensibles à la souffrance d’autrui. Comme nous aussi, ces personnes ont besoin de sécurité (physique et économique), de justice et de reconnaissance. Alors, si ce n’est pas une méchanceté naturelle qui explique leurs convictions, de quoi peut-il bien s’agir ?

J’avance ici que, pour des raisons notamment liées à la division clanique de nos sociétés, aucun autre discours clair prenant en compte leurs besoins et représentations n’atteint ces personnes :

  • Premièrement, les discours identitaristes et néolibéraux monopolisent les médias et le débat public.
  • Deuxièmement, les discours alternatifs que nous proposons sont souvent trop spécialisés pour être traduisible à l’extérieur du groupe. (Le présent texte devrait d’ailleurs être traduit en français.)
  • Troisièmement, nos discours sont indissociables d’une étiquette de couleur politique et de classe qui génère souvent le rejet.
  • Quatrièmement, nous sommes peu au courant des représentations, besoins et discours des personnes qui ne constituent pas notre groupe et que nous devrions justement convaincre.
  • Cinquièmement, ces personnes n’ont pas le sentiment que notre discours prend en compte leurs besoins prioritaires.

Ce dernier point souligne à quel point, la défense de minorités est trop souvent interprétée sous un angle clanique, alors qu’il s’agit d’une cause humaniste. Nous nous engageons en faveur des droits des personnes les plus vulnérables dans une perspective universaliste, mais ces revendications sont perçues comme la défense de privilèges particuliers, dans un contexte de concurrence entre groupes. Le public peine ainsi à comprendre que la défense des migrants ne se fait pas à leur détriment, que les droits des minorités sexuelles ne limitent en rien les droits de la majorité, que les subventions pour la culture se font dans l’intérêt de toute la collectivité. La plupart du temps, il s’agit d’une interprétation erronée : il n’y a pas de préférence pour un groupe particulier, nous défendons simplement les personnes les plus vulnérables dans un souci de justice sociale. Cependant, reconnaissons aussi que les mouvements sociaux n’échappent pas non plus à la défense d’intérêts particularistes ou corporatistes. On a trop souvent vu des syndicats d’enseignants manifester pour leurs salaires et rester plus réservés lorsqu’il s’agissait des statuts du personnel de nettoyage. J’ai connu des élus de gauche plus acharnés à défendre la politique culturelle d’une ville ou la création de places de crèche que l’intégration des jeunes des quartiers réputés difficiles.

Ainsi, afin de reprendre les cartes en main, de contrecarrer le monopole du néolibéralisme extrême et des mouvements identitaires, nous devons proposer une alternative qui puisse être entendue, comprise et revendiquée par un maximum de ces personnes évoquée plus haut. Nous devons revenir aux fondamentaux, aux raisons essentielles pour lesquelles nous luttons et les partager. Notre message doit d’abord s’opposer en tout point aux tendances violentes et déshumanisantes des paradigmes que nous cherchons à marginaliser:

  • Se fonder sur l’humanité de chaque individu et la revendiquer ;
  • Refuser la contagion de la violence : les mauvaises actions d’autrui ne justifient pas tous les comportements.

Ensuite, pour l’emporter, notre discours doit répondre aux critères suivants :

  • Être simple, clair, facile à retenir;
  • Pouvoir s’appliquer à la plupart des débats ;
  • Être fondé sur des valeurs universelles (qui résonnent chez tout le monde) ;
  • Impliquer et concerner chaque personne (tous les groupes sociaux doivent sentir que leurs besoins fondamentaux sont pris en compte)
  • Eviter les connotations sociales et culturelles excluantes.

Je tenterai de proposer des principes allant dans ce sens dans mon prochain post.

YP

Pourquoi ce sont toujours les méchants qui gagnent ?

Bien sûr que c’est beaucoup trop simpliste, limite dangereux, de se poser la question en ces termes. Il n’empêche que je ne suis sans doute pas seul à ressentir les sentiments qui m’ont amené à la formuler ainsi. Les mauvaises nouvelles politiques s’accumulent et nous commençons à ressentir un mélange de peur, déception, impuissance, parfois désespoir. Qui nous ? Nous, nombreux en fait, qui croyons que chaque être humain compte, que notre intérêt personnel ne justifie pas tout, que l’autre n’est pas immédiatement un ennemi, que la résolution des conflits ne passe pas uniquement par la destruction de l’adversaire. Nous autres, humanistes.

Nous constatons avec sidération le succès croissant de mouvements au discours identitariste et violent. Ces victoires électorales sont le reflet de crises de confiance aussi bien globales qu’internes aux sociétés. Et ce durcissement des scènes politiques nationales est d’autant plus inquiétant qu’il accentuera sans doute le cercle vicieux qui l’a généré. Ainsi, la brutalisation des sociétés s’inscrit dans un climat général de division, de confusion et de violence, dans contexte de crises qui se nourrissent les unes les autres :

  • une économie globale caractérisée par des taux de chômage impressionnants, des inégalités extrêmes et des dettes souveraines qui mettent en difficulté la légitimité des États ;
  • un mode de production et de consommation qui constitue un danger pour l’écosystème nécessaire à l’humanité ;
  • un contexte international marqué par des guerres locales meurtrières, causée ou aggravées par l’implication de grandes puissances divisées entre elles ;
  • des mouvements migratoires importants – le plus souvent liés aux crises précédentes – qui, en raison de politiques presque seulement répressives, génèrent des situations humaines tragiques, voire mortelles.

J’emploie le mot sidération à dessein. Chaque coup que nous recevons augmente notre sentiment d’impuissance face à l’insupportable. Que l’on continue à agir de la même façon qu’avant, que l’on se réfugie dans nos tergiversations théoriques, que l’on se replie vers les gens qui pensent comme nous, ou que l’on abandonne carrément tout, le résultat est le même : nous sommes dans un état de prostration, incapables de lutter efficacement.

Les crises que je viens de mentionner ont de nombreuses explications et il ne s’agit pas de les lister ici de façon exhaustive. Intéressons-nous plutôt à notre propre impuissance. Pourquoi perdons-nous sans cesse du terrain ? Les causes sont-elles seulement externes ou en sommes-nous aussi en partie responsables ? Nous qui souhaitons combattre la violence identitaire, ne sommes-nous pas également victimes de notre propre clanisme ?

C’est en effet un paradoxe des mouvements ou personnes humanistes : nous nous opposons à l’égoïsme identitaire, à la fermeture d’esprit, au conformisme et à la violence qui caractérisent l’extrême-droite, alors que nous ne sommes pas non plus immaculés de tout clanisme. Nous avons tendance à nous regrouper entre nous, à nous imiter mutuellement, à ne pas tolérer les écarts de pensée au sein des groupes, à mépriser les gens qui ne partagent a priori pas nos valeurs. Cette incohérence pose un problème éthique, mais – surtout – contribue à notre faiblesse stratégique. Nous nous engonçons dans nos coutumes et nos dogmes, ce qui limite notre créativité. Au lieu de nous unir, nous avons tendance à nous diviser sur la base de désaccords de chapelle. Nous nous rassurons en fréquentant des gens comme nous et nous étonnons ensuite du résultat des votations : à vrai dire, nous ne connaissons pas vraiment les personnes que nous devrions convaincre pour gagner à nouveau, nous ne comprenons plus leurs préoccupations, leurs problèmes. Enfin, la façon hautaine que nous avons de nous moquer de l’inculture de nos adversaires ne fait que les renforcer dans leur propre identité et leur volonté de revanche.

Nous devons impérativement vaincre la violence identitaire qui gangrène nos démocraties. De toute urgence. Nous n’avons simplement pas le droit de perdre. Il est donc impératif que nous nous remettions en question. Combattons le clanisme de l’extrême-droite en questionnant nos propres tendances claniques.

Voici donc les buts de ce site:

  • proposer un discours humaniste qui permette de rapprocher les êtres humains et rappeler – dans la confusion actuelle – les valeurs que nous avons en commun ;
  • remettre en question nos propres croyances, dogmes et coutumes en questionnant leur cohérence avec les valeurs humanistes ;
  • diffuser ce discours le plus largement possible en le rendant à la fois incluant et simple à comprendre.

Ce discours humaniste que nous proposons de présenter au cours des prochaines semaines devrait permettre :

  • de s’opposer aux différentes formes de clanisme en affirmant la valeur intrinsèque de chaque humain ;
  • de rappeler les principes fondateurs de nos démocraties menacées par la violence identitaire;
  • de s’opposer aux excès brutaux d’un certain discours néolibéral (≠ libéral) en y opposant les valeurs libérales qui découlent de l’humanisme

Yoann Pfluger