Western. Le village poussiéreux est assiégé par une bande de malfaiteurs sauvages assoiffés de sang et sexuellement très frustrés. Un justicier solitaire à la barbe de trois jours et aux d’azur fait briller ses revolvers dans leur direction.
Habituellement, les citoyennes et citoyens du village consacrent une partie importante de leur temps à s’affronter sur de nombreux sujets. Le croquemort s’oppose avec virulence à une législation sur les armes à feu, le médecin du village et le tenancier du saloon débattent de la question des cours de prévention contre les dépendances à l’école, le barbier se dispute régulièrement avec le même médecin à propos du prix auquel il lui loue ses rasoirs pour des opérations, le propriétaire de la mine demande des subventions pour encourager le travail des enfants, le pasteur et les dames patronnesses se sont fâchés à la suite d’un débat sur le droit de vote des femmes, l’éleveur et le maraîcher en viennent régulièrement aux mains pour des questions de pâture. Il ne s’agit pas de simples conflits de voisinages, mais de réels enjeux de société qui les divisent. Cependant, aujourd’hui, ils font front pour la survie de ce qu’ils ont en commun. Ensemble, ils ont compris que leurs destinées étaient liées : ils ont alors mandaté un justicier solitaire à la barbe de trois jours et aux yeux d’azur pour se charger de la défense du pueblo. Grâce à lui, à sa fine gâchette et à son sens de la stratégie, la petite bourgade a de grandes chances de vaincre les malfaiteurs. Elle pourra ensuite tranquillement reprendre ses conflits habituels. Fin du flashback.
Les villageois observent les bandits brutaux et velus de l’autre côté des barricades. L’assaut est imminent, ils sont mal armés et peu formés au combat. Mais le justicier solitaire à la barbe de trois jours et aux yeux d’azur leur a donné une mission réaliste : ils devront simplement le couvrir pendant qu’il décimera la bande de malfaiteurs assoiffés de sang et sexuellement très frustrés. Et où est-il justement le fameux justicier ? Le voilà qui court une nouvelle fois vers le cabanon au fond du village, le Levis 501 ajusté à ses petites fesses est déjà déboutonné. Il a dû mal digérer la cuisine locale – fine gâchette à l’estomac fragile. Il n’a pas dormi de la nuit, il est en sueur, accroupi une énième fois. L’assaut est donné par la horde à la libido bientôt libérée, des coups de feus résonnent, tandis que les yeux azur du justicier solitaire contemplent pathétiquement les planches pourries du cabanon des toilettes.
C’est con, on avait justement besoin de lui.
C’est peu dire que nous autres, êtres humains de plus en plus interdépendants, sommes confrontés à un certain nombre de défis : guerres meurtrières, tensions dans les relations internationales, modèle de développement absolument insoutenable, inégalités économiques vertigineuses, mouvements migratoires massifs découlant des problèmes précédents (avec les enjeux humanitaires et politiques que cela implique). Ce ne sont pas des problèmes mineurs, leurs conséquences sont déjà dramatiques et elles risquent d’empirer si l’on n’agit pas très rapidement.
Sauf que, plus les évènements avancent, moins on a l’impression d’être en mesure de répondre à ces défis. Les crises que je viens de lister se déroulent dans un climat de confusion, de division, voire de violence, à tous les niveaux, aussi bien au sein des États que dans les relations internationales. Le succès croissant des mouvements identitaires violents, qui est sans doute une conséquence de ce nœud de tensions, contribue en même temps à péjorer la situation. En fait, nous sommes toutes et tous sur le même bateau, nous le savons, mais nous n’agissons pas en fonction, perdus que nous sommes dans le chaos et pris par des urgences locales. Comme si nous nous attelions à vider l’eau de la cale dans nos coins respectifs, au lieu de nous attaquer ensemble à la fuite.
Or, nous ne pourrons donner des réponses adaptées à nos défis communs que de façon collective, coordonnée et intelligente. De par notre interdépendance, nous sommes obligés d’agir ensemble et cela demande que les différents acteurs se fassent confiance. Nous devrons de toute façon faire des choix, ce qui peut impliquer à court terme que la plupart des groupes fassent des concessions dans le sens de l’intérêt général (je parle bien de « concessions » et non pas de « sacrifier ses besoins les plus élémentaires »). Et il est justement très difficile de lâcher quoi que ce soit, lorsque l’on n’a aucune confiance en la partie adverse. Les acteurs ont souvent tendance à croire que le moindre pouce de terrain cédé les mènera à la défaite. Ensuite, plus les enjeux sont importants (nous savons à quel point ils le sont) plus il est nécessaire de garder la tête à peu près froide, ce qu’un climat de défiance permanente rend difficile. Les solutions ne peuvent donc émerger que dans un cadre qui offre suffisamment de sécurité et de confiance pour permettre aux conflits de s’exprimer de façon non-violente. A cet effet, il est nécessaire de disposer d’un ensemble de normes et valeurs communes.
Au niveau international, la situation est caractérisée par un entremêlement de guerres chaudes et froides qui laisse envisager une péjoration de la situation. C’est peu dire qu’on est très loin d’un cadre de sécurité et confiance avec des normes et valeurs communes, d’autant plus que la légitimation de guerres pour les intérêts de pays occidentaux au nom des droits humains a fortement contribué à la situation actuelle. Le détournement de principes humanistes par des objectifs de realpolitik est non seulement immoral, mais aussi stratégiquement dangereux sur le long terme, comme nous le démontre la situation au Proche Orient.
Ce chaos international n’est pas sans rapport avec le climat de confusion, division et violence qui règne au sein des sociétés. Les analystes des relations internationales connaissent bien l’impact des enjeux de politique intérieure sur la diplomatie. Et, inversement d’ailleurs, les crises internationales se répercutent souvent sur les opinions publiques.
Pour agir efficacement, agissons sur ce que nous pouvons faire. En tant que simple citoyen, je peux voter et tenter de convaincre mon voisin. C’est déjà ça, mais cela me limite à une action de lobbying interne à ma société. Agissons en fonction. L’idée que nous défendons ici est que, pour des raisons de faisabilité, nous, humanistes, devons en premier lieu tenter de régénérer la paix sociale au sein des États. Cela n’exclut naturellement pas de lutter en parallèle pour des enjeux de solidarité internationale. Mais nous n’aurons pas de chances réelles de l’emporter sur ces terrains, tant que nos sociétés seront dans un processus de péjoration des rapports de confiance.
La confiance qui permet la prise en compte des besoins d’autrui (personnes, groupes ou nations), la sérénité nécessaire à une pensée rationnelle et universaliste, ne peuvent s’épanouir que dans un espace public sûr, et donc pacifié. Autrement dit, notre première priorité est de faire front commun pour le maintien et même le rétablissement des valeurs liées à la démocratie libérale : l’État de droit, l’égalité devant la loi, le bien commun, la liberté d’information, la lutte contre l’arbitraire, etc.
On a pris l’habitude de porter un regard critique sur le discours politique démocratique et libéral. Il est vrai que l’on a tendance à confondre libéralisme et néolibéralisme, alors qu’en fait l’extrême-violence liée aux politiques néolibérales est absolument incompatible avec les valeurs libérales. Ce discours politique est rarement appliqué de façon cohérente par ses auteurs et il a aussi trop souvent été détourné à des fins néocoloniales ou de realpolitik. Enfin, malgré l’universalisme qu’il affiche, il a été écrit par des Occidentaux dans un langage culturellement et historiquement connoté (individualisme, laïcité, etc.). Ces critiques sont justes. Cependant, aucune d’entre elles ne remet en cause fondamentalement notre dessein de renforcer nos démocraties libérales. Les incohérences entre le discours et la pratique nous incitent au contraire à nous montrer plus cohérents. Ensuite, ces valeurs sont culturellement inscrites au sein de nos sociétés et c’est en l’occurrence là que nous cherchons à agir en premier lieu. D’ailleurs, c’est surtout en termes de langage que les valeurs démocratiques et libérales peuvent paraître ethnocentriques : la volonté de protéger les membres d’un groupe contre la violence ou des excès de domination, la volonté de renforcer le pouvoir des personnes (individus ou groupes), l’appel à la tolérance, ces préoccupations existent dans la plupart des cultures.
Notre priorité humaniste doit donc être la réaffirmation des valeurs et du cadre de la démocratie libérale au sein de nos sociétés.
Ce n’est pas une fin en soi. Personnellement, j’ai d’autres rêves et projets qui vont bien plus loin. Mais je n’ai aucune chance de convaincre sur ces sujets dans un terrain violent, au sein d’une société violente et divisée. J’ai besoin du cadre de la démocratie libérale pour mener les combats qui m’importent, de la même façon que les habitants du village Far West doivent pouvoir vivre dans un village à peu près sûr et pacifié pour pouvoir régler leurs conflits. Ces enjeux apparaissent bien secondaires lorsque l’ensemble de la société est menacé. L’erreur du village en l’occurrence, c’est de compter sur une seule personne plutôt que sur la force collective. Mais, à cette différence près, notre problème est le même : nous avons besoin de la démocratie libérale – avec tous ses défauts – et elle est malade au point de ne bientôt plus pouvoir remplir sa mission. Nous devons la rétablir en priorité.
YP